Cette affaire de « bonjour, hi » est stupide – et dangereuse

« Hi. » Un mot. Deux lettres. Tellement de pouvoir.

Qui aurait dit qu’un modeste « Hi! » pourrait saper l’ordre social établi, menacer une culture, détruire une langue et attirer l’attention de plus d’une centaine de politiciens qui, sans doute, ont des choses plus importantes à faire?

Au Québec, c’est possible – lorsqu’il est associé au mot « Bonjour », en tout cas. La semaine dernière, dans une motion unanime, les membres de l’Assemblée nationale du Québec ont réaffirmé que le français était la langue officielle et commune du Québec et ont reconnu que 94% des Québécois le comprenaient et exhortaient « tous les commerçants et leurs employés à saluer leurs clients internationaux et locaux avec l’expression “Bonjour”. » Pas avec un « Bonjour, hi. » Juste un « Bonjour. »

Pourquoi? À entendre parler les politiciens et des experts, on serait porté de penser que l’expression « Bonjour, hi » est l’équivalent linguistique d’une arme nucléaire nord-coréenne. Le chef du PQ, Jean-François Lisée, l’a qualifiée d’« irritant et d’exemple de la généralisation du bilinguisme ». Le sociologue et écrivain Mathieu Bock-Côté a tweeté: « D’une étape à l’autre, le français s’efface. Et avec cela, le peuple québécois s’efface. » Éric Bouchard, directeur du Mouvement Québec français, est allé encore plus loin, profitant de l’occasion pour dénoncer les ascenseurs des hôpitaux qui sont programmés pour faire leurs annonces d’étages dans les deux langues…

Je suis une Québécoise et j’ai vécu l’épanouissement du mouvement séparatiste québécois. Cela fait mal de voir ce débat qui sème la division être rouvert maintenant.

Oui, l’utilisation du français en milieu de travail a diminué de 4% au cours de la dernière décennie, selon les chiffres de Statistique Canada. Oui, le programme québécois de « francisation » des nouveaux immigrants semble être un coûteux échec. Et oui, le gérant d’un magasin Adidas a récemment commis un gigantesque faux pas en s’excusant d’avoir à utiliser le français à l’ouverture d’un magasin – dans une province où la langue officielle est le français.

Il y aura toujours des objectifs gouvernementaux non atteints et des gens qui agissent par ignorance. Mais d’extrapoler à partir de ces échecs une tendance impliquant des millions de personnes qui utilisent un mot de deux lettres n’est pas la solution.

Faire en sorte que les gens aient peur de prononcer le mot « Hi », gracieuseté de l’Assemblée nationale, est risible, triste et insignifiant. Cela rappelle des incidents qui ont fait du Québec la risée internationale par excès de bureaucratie – comme l’infâme incident « pastagate » de 2013, lorsqu’un restaurateur italien a été invité à faire passer ses menus de la langue de Dante à celle de Molière.

C’est aussi dangereux. En diabolisant une convention sociale, vous affectez les petites choses de la vie qui unissent les membres d’une communauté. Une simple salutation – conçue pour faire en sorte que le client se sente le bienvenu, pour montrer son ouverture à un touriste ou simplement pour être poli – devient un symbole de répression. Cela jette un froid sur les relations humaines de tous les jours.

Et ces relations sont précieuses, car en leur absence, la vie peut devenir très désagréable. Les politiciens du Québec ne s’en souviennent peut-être pas. Beaucoup de Québécois, oui.

Enfant d’immigrants dont la première langue n’était ni l’anglais ni le français, j’ai appris les deux en âge préscolaire : mes parents voulaient que je m’intègre à la société québécoise et à notre banlieue francophone de St-Hubert. Mais mon français n’était pas aussi bon que mon anglais – et les enfants du quartier le savaient. Ils se sont moqués de moi en me criant des « Maudite anglaise! » alors, qu’à peine cinq ans, j’essayais mon nouveau vélo sur le Boulevard Payer. Dans ma tentative de fuir, je suis tombée, au grand plaisir de mes assaillants.

Un an plus tard, une victoire plus sérieuse : le séparatiste Parti québécois est arrivé au pouvoir. Mes parents ont rapidement vendu leur maison, loué un appartement à Montréal et mis toutes leurs économies dans un compte bancaire américain. Pourquoi? Ils craignaient que leur nouvelle province ne se sépare, que sa monnaie s’effondre et qu’ils perdent tout ce pour quoi ils avaient travaillé. (C’est ce qui arrive quand vous grandissez durant la Seconde Guerre mondiale et que vous vous retrouvez avec des tas de pièces allemandes sans valeur.)

Une décennie plus tard, au Collège Jean-de-Brébeuf, j’ai vu l’envers de la médaille. Mon petit ami québécois m’a raconté que son père s’était vu refuser un prêt bancaire dans les années 1960 parce qu’il était francophone. D’autres étudiants ont connu des histoires similaires. Nous étions la prochaine génération, essayant tant bien que mal de comprendre les choses. Nous avons parlé, nous avons écouté et nous avons appris. Nous avons dit « Bonjour » et « Hi ». Nous avons qualifié les choses de « cool » dans nos conversations. Nous avons calé des « shooters » lors de fêtes. Nous avons flâné dans « la grande salle » à l’école. Et nous avons appris les phrases les plus importantes : « Je te comprends. » « Tu me manques. » « Je t’aime. »

Trente ans ont passé depuis. Les tentatives de reconnaissance constitutionnelle du Québec ont échoué. Lors du référendum de 1995, le Québec a décidé de demeurer au sein du Canada dans un vote des plus serrés. Pendant ce temps, la loi 101 obligeait des générations d’enfants à aller à l’école française et à travailler en français à la fin de leurs études. Ottawa a signé des ententes bilatérales sur une foule de questions allant de l’immigration à l’infrastructure.

« Québec Inc. » – le milieu des affaires de la province – a affirmé son pouvoir et les Québécois francophones dominent maintenant les plus hautes sphères de l’industrie et de la société. Ils sont devenus « maitres chez eux » sans avoir à recourir à la séparation politique. Il n’est donc pas surprenant que le soutien à la séparation soit maintenant à son plus bas niveau depuis des années – seulement 36%.

Le débat sur le « bonjour, hi » nous ramène plusieurs années en arrière. Il ravive les vieux débats de type « Franco contre Anglo », « Québec contre Canada », « nous contre eux ».

Qui gagne à ce jeu? Au niveau provincial : le Parti québécois, qui cherche encore désespérément un retour au pouvoir lors des prochaines élections provinciales, prévues pour l’automne 2018. Les libéraux, eux, essaient de faire ressortit leur côté nationaliste, alors qu’ils continuent de traîner derrière la Coalition Avenir Québec dans les sondages. Au niveau fédéral, le Bloc québécois cherche sa propre raison d’être, devant des sondages montrant que 47% des Québécois appuient les libéraux.

Qui perd? Tous les autres. Tous les Québécois ordinaires, ceux qui essaient seulement de s’entendre, de vivre leur vie, de passer la journée. L’idée derrière la suppression de l’expression « bonjour, hi » n’est pas de sauver la langue française. Il s’agit bassement de marquer des points politiques sans tenir compte des conséquences.

La version anglaise de ce texte se trouve sur le site de iPolitics.

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