Le Canada à 150 ans – ce que nous sommes, ce que nous pouvons devenir

C’est le temps d’honorer le passé, de rectifier les erreurs et de construire un monde meilleur

Heureux 150ième, Canada! C’est le temps de faire aller les drapeaux, de sabrer le champagne (ou de s’ouvrir une bière, chacun ses goûts) et de se trouver un bon endroit pour admirer les feux d’artifice du 1er juillet. Ottawa englouti un demi-milliard de dollars dans cet anniversaire, aussi bien tenter d’en avoir pour votre argent, pendant que vous le pouvez.

Ou pas. Si vous demandez aux autochtones Canadiens leur avis sur l’anniversaire, il est clair que beaucoup ne célèbrent pas. Pas étonnant: partout au Canada, de nombreuses communautés des Premières nations sont en crise. Soixante pour cent des enfants des Premières nations vivant dans les réserves vivent dans la pauvreté. L’espérance de vie des premiers habitants est de cinq à sept ans de moins que celle des autres Canadiens. Cent dix réserves n’ont pas d’eau potable.

On pourrait penser à beaucoup de façons de mieux dépenser un demi-milliard de dollars que sur des fêtes et des drapeaux.

La honte du passé colonial du Canada n’est pas tellement différente de celle de nombreuses autres nations, où les populations autochtones étaient subjuguées dans l’intérêt de l’expansion économique et géopolitique. L’extraction des ressources, l’établissement du commerce et des échanges commerciaux, l’évincement des concurrents; tout cela représentait le premier ordre d’affaires pour tous les pays colonisateurs – et les Premiers Peuples étaient dans le chemin. La coopération initiale a finalement cédé la place à des politiques d’assimilation – telles que le cruel système scolaire résidentiel, qui a déchiré des milliers de familles et fréquemment soumis leurs enfants à des abus physiques, sexuels et psychologiques.

Si ce genre de génocide culturel arrivait aujourd’hui, nous serions les premiers à le protester aux Nations Unies et à réclamer des mesures pour le contrer. Et ça se produit encore dans le monde: en Syrie et en Irak, l’État islamique asservit et exterminent les Yazidi dans le cadre de son plan visant à recréer le califat islamique. La Russie a envahi la Crimée en 2014 et a tué 10 000 personnes depuis. La terrible pratique du nettoyage ethnique se poursuit dans le monde, du Myanmar au Soudan du Sud.

Pendant des siècles, il n’y avait pas de place ni de moyens pour pleurer les injustices affligées aux peuples indigènes du Canada, et ils n’ont en grande partie pas été reconnus. Et même lorsque les mouvements de décolonisation et de droits civils ont balayé le globe dans la seconde moitié du vingtième siècle, un drame national différent a pris l’avant-scène au Canada: le séparatisme québécois.

Entre les années 1960 et 1990, les relations entre les deux solitudes du Canada ont atteint le point d’ébullition plus d’une fois: la montée du Front de libération du Québec, la création du Parti québécois, la tenue de deux référendums québécois sur l’indépendance, le rapatriement de la Constitution du Canada sans le Québec et deux tentatives infructueuses de réforme constitutionnelle – la Charte Victoria et l’Accord du lac Meech. Une troisième proposition, l’Accord de Charlottetown de 1993, a aussi tenté d’établir une nouvelle relation avec les Premières nations, mais a été défaite lors d’un référendum national.

Ironiquement, alors que le Canada français et le Canada anglais débattaient à savoir s’ils allaient rester ensemble, et que les Premières nations luttaient pour maintenir leur culture et leurs communautés en vie, des immigrants de partout dans le monde voulaient par-dessus tout faire du Canada leur foyer. Depuis la Seconde Guerre mondiale, plus de 10 millions d’immigrants sont venus au Canada; beaucoup d’entre eux sont devenus des patriotes des plus enthousiastes. Dans le cadre de ce 150ème anniversaire, ils célèbrent ce que représente le Canada pour une grande partie du monde: une nation de liberté et de paix, de vastes beautés naturelles et d’opportunités économiques. Et nous pouvons nous attendre à ce que cela continue d’être le cas: alors que l’Amérique perd de son éclat, le Canada assume le rôle de « ville brillante dans la colline » – ou de pays brillant au sommet du monde.

Mais nous avons du travail à faire, pour être à la hauteur de cette réputation. Cela commence par la reconnaissance du fait que, plutôt que d’avoir deux peuples fondateurs, nous avons en réalité trois ensembles de constructeurs nationaux. Nos Premiers Peuples ont occupé cette terre pendant des milliers d’années avant la conquête et avant la Confédération, construisant des sociétés et des nations dans toute cette vaste étendue. Les descendants des nations d’Angleterre et de France ont établi les bases du Canada moderne et la majeure partie de ses institutions sociales et politiques. Et des millions d’immigrants venus d’autres nations – ceux qui ont fui une Europe dévastée, l’oppression du communisme soviétique, la pauvreté et les bouleversements politiques du monde en développement et, plus récemment, la dictature brutale de Bashar al Assad et le fléau de l’État islamique – ont, depuis soixante-dix ans, affirmé leur influence dans les sphères publique et privée de notre pays.

Ces trois groupes ont façonné le Canada moderne. Le défi pour les 150 prochaines années de notre pays consiste à trouver un moyen non seulement de coexister, mais aussi de développer et d’affirmer leur identité, individuellement et collectivement. Je ne crois pas au concept de Canadiens à particule (Canadiens-ceci, Canadiens-cela), mais je ne pense pas non plus que les gens doivent abandonner leur histoire à l’entrée. Aujourd’hui, le multiculturalisme est un atout stratégique pour le Canada, car nos diverses perspectives nous donnent un attrait unique dans le monde.

En même temps, nous devons faire plus pour trouver des causes communes. J’utilise cette expression « cause commune », car dans notre politique, le terme « valeurs partagées » est devenu un code pour les valeurs d’un groupe: le « vieux stock » anglais ou les Canadiens français « de souche », qui, ensemble, constituent le deuxième des trois groupes de construction nationale. Certaines de ces «valeurs» comprenaient l’assimilation des Premières nations et les efforts visant à isoler et marginaliser les nouveaux immigrants – des croyances qui ne devraient pas avoir de place dans un Canada moderne.

D’autres valeurs, cependant, ont contribué à faire du Canada une destination pour les dépossédés du monde entier. La liberté individuelle. L’égalité devant la loi. La séparation de l’Église et de l’État. L’égalité entre les sexes. Le droit à l’éducation et l’établissement d’un filet de sécurité sociale fonctionnel (même s’il ressemble parfois à un hamac…).

Mais si nous voulons vivre ensemble comme une seule société, tout le monde ne peut avoir tout. Les membres des trois groupes devront mettre de côté certaines croyances antérieures et en adopter de nouvelles. La mise en œuvre de l’égalité des hommes et des femmes, par exemple, signifie de laisser aller les systèmes de croyance qui favorisent les garçons et les hommes aux dépends des filles et des femmes à la maison, à l’école et dans les lieux de culte. Mettre fin à la discrimination en milieu de travail signifie de mettre de côté les préjugés qui favorisent les hommes blancs par rapport aux autres candidats pour un emploi et un avancement. Mettre fin à l’assimilation des Premières nations signifie d’aller au-delà de la Loi sur les Indiens et de permettre une forme d’autonomie qui respecte les traditions autochtones, mais qui respecte également le droit canadien. Et s’assurer que nous conservons notre liberté signifie reconnaître les choix dans la façon dont les individus vivent, aiment et établissent leur vie personnelle – tant que ces choix respectent les limites de nos lois et ne portent pas atteinte au bien-être et aux libertés d’autrui.

En ce 150e anniversaire, le Canada est à la croisée des chemins. Nous ne pouvons pas réécrire le passé, mais nous pouvons rectifier les fautes. Et puis, nous pouvons (et devons) passer à autre chose ensemble. Si nous ne ressassons que ce qui s’est passé, nous resterons bloqués dans les sables mouvants des doléances.

Dans un monde qui a désespérément besoin d’espoir et d’orientation, nous ne pouvons pas laisser cela se produire. Nous devons nous engager dans un dialogue d’optimisme et d’opportunité, qui inclut tous les Canadiens: ceux qui étaient ici en premier, ceux qui sont venus après, ceux qui sont ici maintenant et ceux qui sont encore à venir.

La version anglaise de ce texte se trouve sur le site de iPolitics.

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