Les relations publiques, et non les principes, mènent la filière Khadr

Les libéraux savent que ce n’est pas uniquement sa réputation qui est en jeu, mais la leur aussi

« Je pense que cela redore un peu ma réputation ici au Canada, et je pense que c’est la chose la plus importante pour moi. »

Voilà le souhait d’Omar Khadr, à propos de son règlement judiciaire de 10,5 millions de dollars avec le gouvernement fédéral. Dans une interview diffusée à l’émission Power & Politics, sur les ondes de la CBC, il a déclaré à l’animatrice Rosemary Barton : « Je n’ai jamais été fâché ni contrarié par ce qui s’est passé. Vous savez, ça a été difficile par exemple de trouver un emploi ou d’aller à l’école à cause de ma réputation, de mon passé … Donc, cela va m’aider à avancer. »

Ou peut-être pas. Dans un sondage réalisé quelques jours après que l’annonce du règlement fut coulée dans les médias, 71% des répondants ont déclaré que le gouvernement « avait fait la mauvaise chose » et aurait dû contester le dossier. Les deux tiers rejettent l’argument selon lequel le gouvernement n’avait d’autre choix que de s’entendre avec Khadr. Pire encore, 64% des répondants le considèrent toujours comme une « menace radicalisée », contre 55% deux ans plus tôt, lorsqu’il a été libéré de prison.

Et à la lumière de la dernière décision de ses avocats, j’avoue que cette opinion n’est pas susceptible de changer. Cette semaine, l’équipe de Khadr a répondu à une motion présentée par les avocats de Tabitha Speer, la veuve du Sergent Christopher Speer, le médecin américain tué par une grenade que Khadr a admis avoir lancée en Afghanistan, ainsi que par le soldat Layne Morris, qui a été rendu partiellement aveugle dans l’attaque.

Speer et Morris demandaient à la Cour supérieure de l’Ontario de geler d’urgence les actifs de Khadr, dans l’attente de l’issue de leur tentative visant à faire respecter un jugement en justice civile datant de 2015 aux États-Unis qui l’a déclaré responsable pour 134 millions $ US. Leur souci était que Khadr mettrait ses actifs à l’abri. En réponse, les avocats de Khadr ont affirmé : « Les faibles éléments de preuve offerts à l’appui de ce plaidoyer consistent en des ouï-dire de second et troisième degré provenant de reportages et de Wikipédia … les requérants soutiennent que [M. Khadr] a de la parenté de mauvaise réputation et s’appuient sur divers reportages et pages Wikipédia pour appuyer cette caractérisation. »

Le 13 juillet, le tribunal a pris le parti de Khadr et a refusé d’accorder le gel. Le juge Edward Belobaba, de la Cour supérieure de l’Ontario, a déclaré qu’« il n’y a aucune preuve réelle devant les tribunaux d’un risque réel que l’intimé soit sur le point d’éliminer les biens de la juridiction pour éviter la possibilité d’un jugement ou qu’il soit en train de disperser ses biens pour contourner les requêtes d’actuels ou de potentiels créanciers. »

Peut-être, mais si le souhait de Khadr est de rétablir sa réputation, cette décision ne l’aidera pas non plus. Il est difficile pour le public de ne pas être sympathique envers Morris et Speer, qui a dû élever toute seule ses deux enfants après que son mari eut été tué. Bien sûr, après avoir admis qu’il a lancé la grenade qui a tué Speer, Khadr s’est depuis rétracté et prétend maintenant que la confession a été faite sous la contrainte. Il se bat maintenant pour avoir sa conviction inversée devant les tribunaux américains, mais cela n’est pas prêt de se produire.

Ce qui expliquerait, logiquement, pourquoi Khadr se battrait contre n’importe quelle ordonnance visant à geler son paiement: s’il n’a pas lancé la grenade qui a tué Speer, pourquoi compenserait-il sa veuve?

Mais l’affaire Khadr n’en est pas une de logique. L’émotion l’a toujours menée, en partie, en raison de la façon dont la famille Khadr a utilisé le Canada comme une commodité; profitant de sa notoriété en même temps qu’elle en dénonçait le mode de vie.

Par exemple: en 2005, la sœur aînée de Khadr, Zaynab, a déclaré au magazine Maclean’s : « Si de suivre les croyances de mon père – et je crois que mon père avait de bonnes croyances et qu’il n’a rien fait de mal – est considéré comme un poison, alors peut-être que nous devons tous être empoisonnés. » Zaynab Khadr est actuellement détenue en Turquie, soupçonnée d’activités terroristes. L’idée qu’une partie des 10,5 millions de dollars de fonds publics versés à son frère pourrait, de quelque manière que ce soit, servir à sa défense, ou au bénéfice de la famille de Khadr en général, n’est pas acceptable.

En effet, le cas de Khadr a été comparé à celui de 17 Britanniques ayant reçu 20 millions de livres, soit 30 millions de dollars canadiens, en compensation il y a plusieurs années, dans un accord qui a également reconnu que leur gouvernement avait injustement permis leur incarcération et leur torture. C’est un peu moins de 2 millions de dollars par personne, ce qui est une somme importante mais loin de l’ampleur de celle de Khadr. Bien que leur compensation eut été beaucoup moins controversée que la sienne à l’époque, depuis, beaucoup de questions ont été soulevées quant à ce qui est advenu de cet argent. L’un des bénéficiaires s’est plus tard fait explosé dans une attaque-suicide en Irak. Quatre des dix-sept personnes sont désormais accusées d’avoir des liens avec des extrémistes islamiques en Syrie.

Si Khadr veut vraiment « rétablir sa réputation », sans compromettre son droit à cette somme d’argent, il pourrait facilement le faire en utilisant au moins une partie des fonds pour venir en aide à d’autres personnes confrontées à une situation similaire, telles les enfants soldats ou les victimes de guerre. Dix millions de dollars, c’est beaucoup d’argent – une somme comparable à un bon lot à la loterie – et c’est une somme que 99% des Canadiens ne gagneront jamais au cours de leur vie, encore moins qu’ils remporteront d’un seul coup, libre d’impôts, à l’âge de 30 ans. Même si la moitié de l’argent va aux avocats de Khadr, ça lui en laisse encore assez pour prendre une belle retraite. Et c’est un fait qui laisse un goût amère chez de nombreux Canadiens qui, à tort ou à raison, estiment que le gouvernement fait ici du favoritisme en laissant d’autres personnes plus méritantes sur la paille.

Car ce n’est pas, comme l’affirme M. Trudeau, simplement une question d’éviter une facture légale de 30 millions de dollars en payant seulement 10,5 millions de dollars à la place. Si tel était le cas, le gouvernement ne devrait pas poursuivre son litige contre les anciens combattants qui cherchent à réintégrer leurs pensions de longue durée – une affaire qui coûte des millions de dollars à contester et qui implique des Canadiens qui ont sacrifié leur vie pour leur pays, et non pas des personne qui l’ont ridiculisé.

Au lieu de cela, au creux de l’été, avec par hasard un premier ministre à l’extérieur du pays, les libéraux ont décidé de payer Khadr et espèrent maintenant que cette histoire va disparaître. Mais ce n’est pas le cas. Cette semaine, alors que la controverse continue de faire rage, ils ont cherché à détourner l’attention en annonçant la nomination d’une nouvelle gouverneure générale. Julie Payette est peut-être la personne la plus qualifiée pour le poste et il s’agit peut-être de la seule nomination que les libéraux ont faite qui n’est pas contestable.

Bref, une bonne nouvelle pour un jour ou deux, et peut-être une distraction des plus bienvenues pour le gouvernement. Mais un rappel également que les relations publiques, et non les principes, ont mené l’affaire Khadr, car les libéraux savent bien que ce n’est pas uniquement la réputation de Khadr qui est en jeu, mais la leur aussi.

La version anglaise de ce texte se trouve sur le site de iPolitics.

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